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La force de la communauté

Il n’y a pas eu de tentative de contrôle des journalistes par Google ou Facebook, comme il n’y a pas de tentative de contrôle des acteurs, réalisateurs ou écrivains par Netflix ou Amazon, il n’en était nul besoin. En fait, il y a eu juste mise en concurrence de ceux-ci avec une multitude de nouveaux protagonistes qui n’avaient pas eu leur chance jusque là. Le jeu de la concurrence a exterminé les “experts adoubés” et renforcé la valeur de l’accès au client, si nécessaire pour se faire entendre dans un monde d’offre pléthorique. Les agrégateurs, ayant acquis cet accès au client, pouvaient le monétiser en faisant passer l’offre au tiroir caisse.
La seule manière pour résister à la puissance des agrégateurs est d’avoir une offre qui ne se prête pas au jeu de la concurrence et ne peut être banalisée. C’est le cas dans l’industrie musicale où l’accès au catalogue historique est ce qui est le plus prisé. Les labels qui le détiennent font la loi, ce sont eux qui font durement payer Apple Music, Spotify ou Amazon pour avoir le privilège d’accéder à leur catalogue: le manche a changé de camp.
Il en est de même des développeurs. On ne peut pas les mettre facilement en concurrence pour deux raisons:
ils ont la science du langage. Apprendre à coder prend du temps et demande de l’expérience pour structurer sa pensée, même si de nombreux organismes de formation se sont mis en place. D’après Career Karma:
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C’est plus de temps qu’il n’en faut pour adapter l’offre à la demande, car le logiciel s’implante partout, si bien que les développeurs sont toujours en manque:

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Ils n’ont pas attendu les agrégateurs pour se mettre en concurrence ouverte et ainsi tirer le meilleur d’eux-mêmes. C’est le point le plus important, ce qui les différencie le plus des corporations protégées par une filière de distribution et qui se trouvent démunis quand le champ de la concurrence s’ouvre.

C’est toute la différence entre une corporation et une communauté: la première cherche à se protéger de la concurrence tandis que la deuxième la désire comme un moyen de se faire reconnaitre par ses pairs. La règle de la première est de se protéger des assauts de la concurrence en s’alliant à la puissance publique (presse, banques) quand la règle de la deuxième est de contribuer de manière la plus ouverte possible au travail communautaire pour se faire admirer (on peut vouloir la communauté et être égoïste). La corporation s’ossifie quand la communauté se renforce. Ce n’est pas la vision habituelle que l’on a d’un univers concurrentiel. De Eric S Raymond dans
:

Beaucoup de gens (surtout ceux qui se méfient politiquement des marchés libres) s'attendent à ce qu'une culture d'égoïstes autodirigés soit fragmentée, territoriale, gaspilleuse, secrète et hostile. Mais cette attente est clairement détrompée par (pour ne donner qu'un exemple) la variété, la qualité et la profondeur stupéfiantes de la documentation sur Linux. C'est un fait avéré que les programmeurs détestent la documentation ; comment se fait-il donc que les pirates de Linux génèrent autant de documentation ? Il est évident que le marché libre de l'egoboo de Linux fonctionne mieux pour produire un comportement vertueux et orienté autrement que les boutiques de documentation massivement financées des producteurs de logiciels commerciaux.

Les développeurs ont pris très tôt les habitudes de s’ériger en communauté productive. Unix a été le précurseur. Paradoxalement, c’est la position de monopole d’AT&T qui l’a poussé pour des raisons marketing à montrer qu’il était capable de créer un système ouvert. Unix est sorti des laboratoires Labs dans les années 70 avec pour vocation, comme l’a écrit un de ses fondateurs Dennis Ritchie:

Ce que nous voulions préserver, ce n'était pas seulement un bon environnement pour faire de la programmation, mais un système autour duquel un compagnonage pouvait se former. Nous savions par expérience que l'essence de l'informatique communautaire, telle qu'elle est fournie par des machines à accès à distance et en temps partagé, ne consiste pas seulement à taper des programmes dans un terminal au lieu d'un clavier, mais à encourager une communication étroite.

La standardisation opérée par Microsoft autour de son système d’exploitation Windows, en en cachant le code source allait complètement à l’encontre d’Unix et de sa philosophie collaborative. Elle cherchait simplement à rendre les développeurs dépendants de Windows, à les contrôler. Linus Torvalds s’est érigé contre ses pratiques en faisant sortir d’Unix un système d’exploitation complètement ouvert, fondé sur le principe communautaire d’auto-amélioration concurrentielle: Linux. Les partages communautaires entre développeurs se sont accélérés depuis, facilités par l’internet, et la méthode Linus Torvalds. D’après
:

Linux a été le premier projet pour lequel un effort conscient et réussi a été fait pour utiliser le monde entier comme réservoir de talents. Je ne pense pas que ce soit une coïncidence si la période de gestation de Linux a coïncidé avec la naissance du World Wide Web, et que Linux a quitté ses balbutiements pendant la même période en 1993-1994 qui a vu le décollage de l'industrie des fournisseurs d'accès Internet et l'explosion de l'intérêt général pour l'Internet. Linus a été la première personne à apprendre à respecter les nouvelles règles que l'accès omniprésent à l'internet a rendues possibles.

Si un Internet bon marché était une condition nécessaire à l'évolution du modèle Linux, je pense qu'elle n'était pas suffisante en soi. Un autre facteur vital était le développement d'un style de leadership et d'un ensemble de coutumes coopératives qui pourraient permettre aux développeurs d'attirer des co-développeurs et d'obtenir un maximum d'effet de levier de ce média.

Mais quel est ce style de leadership et quelles sont ces coutumes ? Elles ne peuvent pas être basées sur des relations de pouvoir et même si elles le pouvaient, le leadership par la coercition ne produirait pas les résultats que nous constatons. Weinberg cite l'autobiographie de l'anarchiste russe du XIXe siècle, les Mémoires d'un révolutionnaire de Pyotr Alexeyvich Kropotkin, à ce sujet :

Ayant été élevé dans une famille de serfs-propriétaires, je suis entré dans la vie active, comme tous les jeunes hommes de mon temps, avec une grande confiance dans la nécessité de commander, d'ordonner, de gronder, de punir et autres. Mais lorsque, très tôt, j'ai dû gérer des entreprises sérieuses et traiter avec des hommes [libres], et que chaque erreur entraînait immédiatement de lourdes conséquences, j'ai commencé à comprendre la différence entre agir selon le principe du commandement et de la discipline et agir selon le principe de la compréhension mutuelle. Le premier fonctionne admirablement dans un défilé militaire, mais il ne vaut rien dans la vie réelle, et le but ne peut être atteint que par l'effort sévère de nombreuses volontés convergentes.

L'"effort sévère de nombreuses volontés convergentes" est précisément ce qu'exige un projet comme Linux. Et le "principe de commandement" est effectivement impossible à appliquer entre volontaires dans le paradis des anarchistes que nous appelons Internet. Pour fonctionner et rivaliser efficacement, les pirates informatiques qui veulent mener des projets de collaboration doivent apprendre à recruter et à dynamiser des communautés d'intérêt efficaces selon le mode vaguement suggéré par le "principe de compréhension" de Kropotkin. Ils doivent apprendre à utiliser la loi de Linus [SP].

Les développeurs ont créé une communauté extrêmement solide, fondée sur la libre concurrence collaborative. Cette communauté est aussi solide qu’un label face aux sites de streaming musical...et capable d’innovation pouvant mettre en danger les agrégateurs. On comprend la volonté de ces derniers de les contrôler, non plus avec le standard car c’est maintenant anathème, mais avec la puissance de leur base de clients/utilisateurs.


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